LA SéCURITé DES VOYAGEURS « INUTILEMENT EN PéRIL » DANS LES GRANDS AéROPORTS CANADIENS

Des syndicats déplorent que les pompiers aéroportuaires ne soient pas assez nombreux pour évacuer les passagers d’un aéronef en cas d’incendie. Le gouvernement reconnaît que le Canada est loin de respecter les normes internationales, mais ne s’engage pas à corriger la situation. Les aéroports assurent que les passagers n’ont rien à craindre.

Dans une lettre adressée au Comité permanent des transports, dont Radio-Canada a obtenu copie, le ministre des Transports Pablo Rodriguez indique que le gouvernement veut évaluer les capacités actuelles des services d’urgence des aéroports et explorer les aspects logistiques et financiers d’une éventuelle mise à niveau de la réglementation canadienne sur l’aviation.

La sécurité est notre priorité absolue, assure par courriel l’attaché de presse du cabinet, Laurent de Casanove. Il confirme également qu’Ottawa prévoit bientôt lancer des consultations pour renforcer [les] efforts en matière de sécurité aéroportuaire.

Ces consultations constituent une réponse au gouvernement à une motion adoptée en décembre dernier par la Chambre des communes, qui avait reconnu l’existence de lacunes réglementaires importantes concernant les interventions d’urgence dans les grands aéroports canadiens, qui mettent inutilement en péril la sécurité des voyageurs. Tous les députés conservateurs ont voté contre cette motion.

Le ministre des Transports n’était pas disponible pour accorder une entrevue sur le sujet. Pablo Rodriguez souligne néanmoins dans cette missive qu’il ne peut s’engager à un résultat précis.

Après la publication de l'article, le cabinet du ministre des Transports a tenu à préciser que le système actuel est sécuritaire et que le sauvetage des passagers d'un avion ne peut être attribué exclusivement aux pompiers d'aéroports. Les agents de bord doivent également être formés pour assurer l'évacuation, tel que l'exige le Règlement de l'aviation canadien.

Que disent les normes internationales?

L’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI) stipule que le service de sauvetage et de lutte contre l’incendie des aéroports devrait pouvoir sauver des vies humaines en cas d'accident ou d’incident d’aviation aux aéroports ou dans le voisinage immédiat de ceux-ci. En vertu de ces normes, le sauvetage des occupants de l’aéronef est une priorité et doit être mené le plus rapidement possible.

L’OACI ne recommande pas un minimum de pompiers aéroportuaires en devoir par quart de travail, mais fournit des balises pour guider les aéroports à déterminer les effectifs minimums à maintenir avant l’arrivée des ressources externes. Par exemple, un aéroport qui aurait besoin de quatre camions d’intervention aurait besoin de dix pompiers. L’OACI indique qu’un aéroport ne devrait pas se limiter à quatre pompiers en devoir pour opérer quatre camions, car les pompiers ont aussi un devoir de sauvetage.

Les normes nord-américaines de la National Fire Protection Aviation (NFPA) sont encore plus précises à cet égard. Elles indiquent qu’un aéroport de la même taille que ceux de Montréal, de Toronto ou de Vancouver devrait avoir un minimum de 15 pompiers aéroportuaires en devoir en tout temps. Un aéroport de la même taille qu’Ottawa devrait en avoir 12.

L’OACI établit des politiques et des normes, toutefois, elle ne peut les imposer, car la réglementation des transports aériens est une responsabilité souveraine.

Inquiétudes des pompiers aéroportuaires

Quand on parle d’un incendie, les risques de décès sont là, lance le président de l’Association des pompiers d’aéroport de Montréal, Philippe Gagnon.

Avec les effectifs actuels dans les grands aéroports canadiens, on ne serait pas en mesure d’effectuer un sauvetage dans les délais requis par les organisations internationales, estime celui qui est pompier aéroportuaire depuis 13 ans.

On va être capables d’éteindre les flammes, mais ensuite on va devoir attendre [le renfort de pompiers municipaux] avant de rentrer à l’intérieur de l’avion. Ce délai d’attente, que Philippe Gagnon juge aberrant, fait peur aux pompiers aéroportuaires.

Par exemple, à l’aéroport international Montréal-Trudeau, ces délais totaux sont d’environ sept à douze minutes, selon M. Gagnon. Les pompiers municipaux arrivent généralement aux points d’accès de l’aéroport en six minutes, mais doivent attendre une équipe spéciale avant de se faire escorter jusqu’au lieu désigné, ce qui prolonge le délai initial.

Le leader syndical note qu’à l’aéroport international Macdonald-Cartier d’Ottawa, la situation serait encore plus problématique avec un délai total de 10 à 15 minutes, lorsque les pompiers municipaux sont à leur caserne au moment de recevoir un appel. Sans confirmer ni infirmer ces données, l’aéroport indique que les délais d’intervention varient.

Et pourtant, la résistance au feu d’une carlingue d’avion est d’environ trois minutes, met en perspective M. Gagnon.

Tenant compte de ces délais, on peut bien parler de l’évacuation et du sauvetage, mais il ne reste plus d’évacuation ni de sauvetage à faire au moment où ces équipes arrivent sur place, ajoute le représentant francophone de l’Association internationale des pompiers, Chris Ross.

Les pompiers municipaux mal préparés?

De plus, tous les pompiers municipaux appelés en renfort par les aéroports n’ont pas nécessairement reçu de formation supplémentaire complète pour mener ces interventions, signale Chris Ross qui est aussi le président de l’Association des pompiers de Montréal. C’est souvent de l’improvisation, reconnaît-il.

Le pompier milite depuis quelques années pour que l’aéroport [international Montréal-Trudeau] soit autonome dans ses effectifs pour débuter l’intervention, incluant le volet sauvetage et évacuation. Selon lui, il est crucial dans les premières minutes d’intervention que [les aéroports] aient suffisamment de pompiers.

Le chef de division du Service de sécurité incendie de Montréal (SIM), Guy Lapointe, tient à préciser que ses équipes interviennent uniquement en support et soutien des pompiers aéroportuaires. Les pompiers municipaux n’effectuent pas l’intervention à leur place, ajoute M. Lapointe.

Les effectifs des sept casernes limitrophes de l’aéroport international Montréal-Trudeau qui sont susceptibles d’y répondre ont été formés à un niveau de sensibilisation afin de se familiariser avec la configuration [...] et les diverses procédures d’intervention. Tous les chefs aux opérations du SIM ont aussi été formés par le Service d’incendie d’Aéroports de Montréal sur les enjeux de santé et sécurité au travail lors d’interventions aéroportuaires.

Les aéroports disent suivre les règles

Nos aéroports sont sécuritaires, assure sans détour la présidente du Conseil des aéroports du Canada, Monette Pasher.

C’est au gouvernement qu'incombe la responsabilité d'établir ces règlements et les aéroports s’y conforment en fournissant des services de manière très sûre et efficace, plaide Mme Pasher.

Le nombre de pompiers en poste varie toutefois d’un aéroport à l’autre. Les aéroports canadiens qui se rapprochent le plus des standards internationaux sont ceux de Toronto et de Vancouver.

Philippe Gagnon est encouragé de voir que l’aéroport de Vancouver a pris les devants en changeant ses pratiques au cours des derniers mois. Entre 12 et 19 pompiers sont en service à tout moment, confirme la porte-parole de l'aéroport de Vancouver, Tanya CrowellCes effectifs ont été déterminés en fonction du nombre de pompiers nécessaires pour assurer simultanément le sauvetage et l'intervention rapide, ajoute-t-elle.

À Toronto, l’aéroport Pearson compte également 19 pompiers par équipe et un minimum de 11 pompiers sont en service à tout moment.

Philippe Gagnon déplore qu’à l'aéroport international Montréal-Trudeau ils ne soient que cinq pompiers par quart de travail, et parfois seulement quatre. L’employeur n’a ni confirmé ni infirmé ces données.

Et pourquoi tous les aéroports canadiens ne font-ils pas comme celui de Vancouver en augmentant le nombre de pompiers en devoir par quart de travail, sans attendre un renforcement de la réglementation canadienne? Monette Pasher n’a pas souhaité répondre à cette question en entrevue.

Aéroports de Montréal s’assure en tout temps d’avoir le nombre de pompiers requis pour opérer ses camions et assurer une intervention dans le temps prescrit par la réglementation en vigueur, a fait savoir par courriel le conseiller en relations médias, Eric Forest.

L’organisation s’appuie sur des plans de mesures d’urgence robustes et testés qui impliquent également plusieurs corps de métiers internes et externes, ajoute le porte-parole. Cette collaboration et combinaison d’expertises font en sorte que [l’aéroport] est sûr et sécuritaire, indique M. Forest.

L’Administration de l’aéroport international d’Ottawa se fait tout aussi rassurante. La vice-présidente des communications, Krista Kealey, certifie que la sécurité est une priorité et souligne que l’aéroport dépasse même les exigences canadiennes. Pour compléter le Service des incendies de l'aéroport et à des fins de prévention et d'atténuation, l'aéroport international d'Ottawa a investi massivement dans l'infrastructure côté piste, l'équipement de pointe et la formation, et nous exerçons régulièrement notre plan d'intervention d'urgence, étaye Mme Kealey.

Le danger est là, selon un expert

Ce danger est réel, c’est un risque réel, clame toutefois le chargé de cours aux programmes de chaîne d'approvisionnement, logistique, opérations et de gestion de l'aviation de l'Université McGill, John Gradek.

La collision survenue entre deux avions à l’aéroport de Tokyo, en janvier dernier, et qui a coûté la vie à quelques personnes est un exemple de ce qui pourrait très bien arriver au Canada, selon M. Gradek. Qu’est-ce qui se passerait si on avait un tel accident à Montréal ou à Toronto? [...] C’est épeurant, lâche le spécialiste de l’aviation.

Les nombreux accidents impliquant des avions à travers le monde forcent l’OACI à revoir continuellement ses recommandations en matière de réglementation, explique M. Gradek. Les normes internationales ont évolué de beaucoup dans les dernières années.

Plusieurs pays ont suivi le pas et font maintenant meilleure figure que le Canada en matière de réglementation sur l’aviation, observe M. Gradek de l’Université McGill. C’est quelque chose qui devrait nous inquiéter, remarque-t-il.

Des changements verront-ils le jour?

Mais les voyageurs canadiens pourraient devoir attendre longtemps avant que le gouvernement mette à jour sa réglementation, évalue John Gradek. C’est une question politique, de volonté, de vitesse, une question de finance, qui va payer et comment.

L’Alliance de la fonction publique du Canada juge que le gouvernement de Justin Trudeau tarde à agir. Le vice-président régional exécutif pour le Québec, Yvon Barrière, affirme avoir alerté en 2019 l’ancien ministre des Transports, Marc Garneau.

Le lancement de consultations par le gouvernement ne fait que retarder d’éventuels changements, selon M. Barrière. Je trouve ça désolant, laisse-t-il tomber.

Le Bloc québécois craint d’ailleurs qu’un éventuel déclenchement d’élections mette fin à la révision de la réglementation.

On ne sent pas trop le sentiment d’urgence, on ne sent pas non plus une volonté claire d’agir, dénonce avec vigueur le député et porte-parole en matière de transports pour le Bloc québécois, Xavier Barsalou-Duval. Quand on dit qu’on va consulter, ça peut aller dans tous les sens et ça peut aller dans rien, ça peut mener à rien du tout.

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